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SYNOPSIS

07/09/2016

 

ROMANCE AU CO2 

En 1923, mes aïeux s'ancraient à Port-Issol, petite plage sanaryenne située entre la Cride et la pointe grise. Mon grand-père maternel avait acheté avec trois francs, six sous, une parcelle de terrain sur la colline pour y bâtir son Lou Paradou. À l'époque une dizaine de familles se baignaient à la plage, mais seulement l'après-midi. Quelques cabines en bois étaient posées sur le sable. On barbotait, faisait de la périssoire.


Cette idylle provençale m'avait offert mes premières brasses au-dessus des herbiers de Posidonie, les plongeons des falaises abruptes et les flirts à l'abri des criques. Notre famille profitait du bien-être naturel du littoral varois depuis cinq générations. Mes souvenirs d'enfant jalonnaient une conquête touristique toujours plus prégnante L'amour méditerranéen, exprimé en masse, bétonnait notre terre d'accueil.


La situation était devenue paradoxale, le baigneur de Port-Issol, vieillissant, n'avait aucune filiation provençale. La vague des retraités du baby-boom nous avait submergés jusqu'à effacer la mémoire du territoire.


L'antiquité définissait la conscience écologique à l'écoumène, le territoire habité par nous autres les être-humains. Depuis, l'homo sapiens colonisait la biosphère avec ses propres ambitions.

 

Ce que ma mère avait vécu, je l'avais juste entre-aperçu, nos deux enfants pourraient-ils simplement l'imaginer ?


Ma prise de conscience s'est faite sur la route de vacances, un quatorze juillet. Nous partions à l'aube vers la grande bleue en pensant ainsi éviter les bouchons sur les huit cents kilomètres à parcourir. Au premier péage de l'autoroute, tout espoir d'atteindre l'eau salée avait fondu comme le bitume sous le soleil d'été.


Notre transhumance ressemblait à un film catastrophe hollywoodien. Une file de juillettistes s'étirait à perte de vue. L'embouteillage révélait une saturation planétaire d'un milliard de véhicules. Abruti par la chaleur, les mains ankylosés sur le volant, la conduite au ralenti me plongeait dans une semi-torpeur. Notre filiation méditerranéenne me taraudait l'esprit, lignée d'aller-retour entre Paris et Sanary, succession d'étés, répétition de ruptures et réconciliations.


Il y a cent ans la Juvaquatre de mes aïeux effectuait la première traversée Nord-Sud. A l'ère du réchauffement climatique, notre romance au C02 risquait de finir mal comme « les histoires d'amour en général.»

 

La plage de Port-Issol m'avait fait parcourir deux fois le tour du monde, émettre trente trois  tonnes de gaz carbonique. En cinquante quatre ans d'existence, je participais à un tsunami estival annuel de douze millions de tonnes de CO2.


La colonisation touristique érodait l'existence des populations autochtones, ceux-là même qui m'avaient appris la pétanque au chantier des Beaux, émerveillé comme francs jouteurs, arc-boutés sur la tintaine avec leurs plastron et lance. L'extinction des pêcheurs-cueilleurs provençaux ressemblait, toute proportion gardée, à celles des indiens d'Amérique ou des aborigènes d'Australie ; disparus à quatre-vingt dix pour cent en moins d'un demi-siècle.


Depuis Mathusalem, la mer incarnait une modernité changeante et instable. De l'arche de Noé au « boat-poeple » , le navire restait l'attribut d'une traversée incertaine, soumise aux aléas météorologiques. Face à moi, le serpentin des estivants donnait mauvaise conscience, nous ressemblions à une cohorte de réfugiés climatiques, ignorant obstinément l'impact du progrès technologique sur l'Humanité.


À quoi tenait donc l'espérance d'un avenir durable ?

 

Le temps était venu d'échapper à l'asphyxie générale et de changer d'alternative...

 

 

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